Pierre Lemaitre écrit-il assis par terre ?
Dans quelle position ou situation Pierre Lemaitre (sans
flexe sur le i) a-t-il rédigé le chapitre 42 de ses Couleurs de l’incendie (Albin
Michel éd.) ? Assis par terre ou depuis une mezzanine ? Toujours
est-il qu’il m’offre l’occasion de vous entretenir de correction.
Il ne saurait durablement m’en vouloir. Relever dans son
roman, Couleurs de l’incendie, une incohérence qu’une scripte saurait rectifier
s’il était porté à l’écran ne me vaudra pas sa vindicte.
Point de « Ah, ah, ah », s’écria-t-il en espagnol
(en réalité, « Ah ! ah ! cria-t-il en en portugais »,
Dumas père ou son prête-plume), ou d’autre perle littéraire dans la prose « colorée »
de Pierre Lemaitre.
Beaucoup d’auteures et écrivains considèrent, à tort, que la
correction se limite à se montrer pointilleux quant à l’orthographe, la
syntaxe, et l’orthotypographie. Soit, pour ce dernier vocable, en son acception
première, le respect des règles régissant l’emploi de la ponctuation et d’autres
signes de composition, ou l’emploi des graisses (romain, italique), des petites
capitales, des espaces, &c. L’autre emploi correspond à l’étude des marches et codes typographiques, ou à collaborer pour les élaborer.
En fait, la correction va très largement au-delà. Il s’agit
par exemple, pour tel ou tel personnage d’un roman, à veiller à la cohérence du
niveau de langue. Ainsi, en titre, j’emploie « hiatus » au sens
figuré de décalage, voire, plus largement d’impair, maladresse. Je placerais
peut-être ce hiatus dans la bouche d’une professeure de lycée, mais non dans
celle d’un instituteur s’adressant à ses élèves.
Les décalages à déceler les plus fréquents sont les temporels.
Par exemple, situer un événement antérieur ou ultérieur sous le règne de tel ou
tel souverain accédant plus tôt ou tard au trône. Employez, selon le cas, parachronisme ou prochronisme
Le géographique se rapporte à la confusion des lieux. C’est
parfois subtil lorsque, par exemple, voici peu, Donald Trump attribue à Séoul la
population de l’agglomération de Tokyo. Ce tout en se targuant de connaître la Corée mieux que quiconque (relevé dans un précédent billet de ce blogue-notes). Ne pas employer : analocalisme.
Et le positionnel ? Difficile à définir. Confusion spatiale ? Risqué... S’applique-t-il à ce
qui m’a sauté aux yeux en lisant le chap. 42 des Couleurs de l’incendie ?
Deux protagonistes, Madeleine et André, unité de lieu, la brasserie
Lipp.
Bas de page 502 (éd. LdP) :
— Pardon, cher André, cela ne vous gêne pas de m’abandonner
la chaise, les banquettes ne me réussissent guère.
Haut de pagre 507 (id.) :
« (…) utilisant un argument que lui-même [André]
aurait pu employer. Il recula insensiblement sa chaise. ».
Il me sera rétorqué qu’André, de la pointe d’une chaussure,
aurait pu écarter légèrement la chaise de Madeleine. Vade retro, satanée
Madeleine. La correction consiste aussi à l’envisager, à soupeser la plausibilité
d’une telle éventualité.
Cela va en tout cas au-delà de s’interroger s’il fallait, p. 419, italiser ou non un Bitte ! Bitte !, de vérifier l’usage allemand
des guilles et des espaces avant les points d’exclamation.
L’action se situe dans les années 1930. Que nous indique le Code
typographique (douxième éd., printemps 1977) ?
« La tendance moderne de la typographie allemande est
d’employer deux (…) virgules retournées pour le guillemet fermant ».
Passent encore les guilles françaises (« Bitte ! »), mais après le Mein Herz schwimmtt im
Bult et un a capella suivi de Meine Freiheit, meine Seele.
Cela suscite réflexion…
En revanche, est-il admissible que les nombreuses
translittérations du polonais (Vladi la Polonaise ne s’exprime qu’en cette
langue) restent ou non en romain ? Je vais de ce pas (en fait, de ces
mêmes doigts) consulter des expert·e·s. Les mêmes qui ont débattu des heures à
propos de l’emploi du ou de la covid (le virus, la maladie provoquée par le dit
virus). La correction est une activité confinant à la macération (quasiment
aux deux sens puisqu’il s’agit d’extraire, filtrer avant la mise en encre d’imprimerie
ou de reprographie).
Pierre Lemaitre est par ailleurs un écrivain vétilleux quant
à la vraisemblance, sachant subrepticement risquer, licence romanesque, « une
entorse à la vérité historique », la plus souvent indécelable ou fort mineure (en tout
cas, elle[s] m’a, ou m’ont échappé). Son livre s’achève par une abondante « reconnaissance
de dette ». Ce qui laisse présager que de très nombreuses pages furent
soigneusement relues.
Ce qui vaut par exemple que nervosisme soit employé à la
place de sa variante alors admise, névrosisme qui évoquerait trop la moderne névrose (fort peu usitée à l'époque).
Ce genre de bévue vénielle (cette malencontreuse chaise « musicale »)
peut échapper aux plus scrupuleux, de celles ou ceux du genre à vérifier si,
vers 1930, la brasserie Lipp comportait bien des banquettes similaires à celles
d’à présent. Et présentement comme hier ou naguère, voire antan, je considère
que c’est davantage essentiel, ou primordial, que de traquer le trait d’union incongru.
L’un n’empêchant évidemment pas l’autre