dimanche 30 juin 2019

Quand Vailland imaginait les Chleuhs menaçant d'envahir Paris

Roger Vailland et l'Islam de France... en 1930


On ne peut pas dire que le jeune journaliste Vailland se soit fort intéressé à l’immigration maghrébine… Il faudra attendre son voyage en Égypte puis sa collaboration avec le photographe Marc Garanger (son album, Femmes algériennes 1960, attendra les années 2000 pour paraître aux éds Atlantica), en 1962, pour qu’il marque un très net intérêt.
Certes, lors de sa période militante communiste, soit bien après les années 1930, il se peut — c’est fort probable, je n’ai pas recherché soigneusement (pour l'instant) —, qu’il ait évoqué la décolonisation de l’Afrique du Nord, le traitement des « rebelles » maghrébins.
Ce n’est pas que l’immigration ne devint pas un sujet pour lui. En témoigne Beau Masque (pseudonyme de son personnage principal, Belmaschio), roman de 1954, porté à l’écran par Bernard Paul en 1972. Et on retrouverait certainement, en se souvenant bien, des personnages secondaires d’immigrés, ça et là dans son œuvre. Voire principaux, dans ses articles : mais il en publia près de 3 000 jusqu’à l’ultime (« Éloge de la politique »), et retrouver des desoccupati (désoccupés, en italien, soit chômeurs et autres, vocable employé dans La Loi) maghrébins, ou africains, dans ses écrits, tiendrait de la gageure… L’immigration, il l’évoqua certes à propos de La Réunion, mais en termes généraux. En revanche, dans ses Chroniques (rassemblées aux éds Éditeurs français réunis, en 1983), on trouvera des références aux conditions de logement des ouvriers immigrés des usines Renault. Ce n’est pas qu’il se soit désintéressé des immigrés en général, mais, il reste surtout marqué par l’immigration européenne (de nombreux immigrés polonais et italiens participèrent à la reconstruction de Reims et dans Un jeune homme seul, il évoquera notamment un ouvrier Polonais ; il s’intéressa aussi aux mineurs de fond en comptant de nombreux, &c.). En fait, ce n’est que plus tard (1952), en Égypte, qu’il s’intéresse au prolétariat musulman (ou copte), démontrant une réelle empathie.
Mais bref, aux débuts et au cours des années 1930, sauf erreur de ma part due à une insuffisance de recherches, le jeune Vailland voit la question de l’immigration maghrébine de manière fort détachée. Je n’ai retrouvé que deux courts articles qui ne semblent pas l’avoir incité à se lancer dans un reportage quelque peu plus approfondi (qu’il aurait pu suggérer, mener de sa propre initiative, en marge des sujets assignés). Il s’agit d’ailleurs davantage de billets que d’articles développés. Qui s’insèrent dans une suite d’autres billets, de courtes chroniques, sur des sujets à mille lieues des questions sociales (échos mondains, de la vie artistique, des lieux fréquentés par les noceuses et noceurs, &c.).
Pour négligeables (et fortement superficiels) qu’ils puissent paraître, ces deux articles m’ont semblé valoir d’être réunis, ne serait-ce que dans l’espoir qu’une recherche universitaire portant sur la figure de l’immigré maghrébin dans la presse française des années 1930 puisse les replacer dans leur contexte. Vaste entreprise que je ne saurais (ni pourrai) mener à bien. Une porte sur « La construction de l’islam en France : du côté de la presse » (Constant Hamès) à partir des années 1980. Ne serait-ce aussi que pour remémorer l’appellation sidi (dans Beau Masque, compagne de Belmaschio, Pierrette lancera : « Vous êtes les macas et les bicots… »). Ce sidi ne semblait pas avoir la portée péjorative (voire haineuse) de celles qui suivront dans les années 1950-1960, en dépit du fait que dans les années 1930, les « dissidents » maghrébins faisaient déjà fréquemment parler d’eux. Sur eux, Vailland porte déjà « un regard froid », distancié : il a aussi d’autres préoccupations, drogues et pistes dans les bars (en vogue ou plus intimistes, comme celui de l’Américain Shoecraft, faubourg Saint-Germain, précurseur du Nuage de la rue Palissy en 1970).
Et puis, on ne lui demande pas d’analyser l’étude de Louis Massignon (« Répartition des Kabyles dans la région parisienne », Revue des Études islamiques, n° 1-1930) ou l’enquête de d’Adolphe Gérolami, directeur de l’Office des affaires indigènes nord-africaines, qui vient de paraître. Massignon fait allusion au « scandale du sous-sol Vinel aux Grésillons » (à Gennevilliers). Mais aussi à « l’européanisation du costume (casquette) ». Vailland ignore ce scandale, mais s’intéresse aux casquettes… Il insiste sur les Chleuhs (Berbères marocains) car, semble-t-il, son informateur en est spécialiste (certaines usines remplaceront les Kabyles par des Chleuhs, d’immigration plus récente, sans doute plus « malléable »). Cet informateur, le lieutenant-colonel Justinard, avait élaboré, en 1928, deux cartes sur « Les Chleuhs de la banlieue de Paris  » (R.E.I., op. cit., 4-1928). Il semble que Vailland ait survolé cette étude dans la réédition des éditions Geuthner de 1930 et soit resté sur la mention « de cette région à peine soumise du Sud-Ouest marocain » et l’ait considérée encore d’actualité. À moins qu’il ne se soit inspiré que des articles de ses confrères en ayant rendu compte (ainsi celui de Robert Garric, « Esprit colonial », paru dans La Nouvelle Revue des Jeunes, en juillet 1930).
Certes, dans le courant des années 1920, des Chleuhs procédaient encore à des enlèvements de touristes, demandant des rançons (ou ravissant des femmes « indigènes » à leurs parents ou époux). Mais si Abd el-Krim, chef de la révolte du Rif, au nord, avait tenté de faire alliance avec les Chleuhs, ces derniers avaient décliné la proposition (« La montagne n’eut pas confiance dans le Rifain et demeura paisible », Henriette Célarié, Le Temps, 26 oct. 1927). Mais Vailland « tympanise » (comme on disait encore… pour « enfler ») la « menace » latente des Chleuhs aux portes de Paris tels des « loups » de la chanson de Reggiani en 1967. Ces Chleuhs banlieusards ou des quartiers est de Paris n’étaient nullement des membres de tribus encore « dissidentes ». Mais il reste que, oui, en 1930-1931, les Marocains étaient assez fortement implantés à Gennevilliers, les Kabyles algériens s’étant précédemment établis à Asnières, Clichy et Levallois, plus proches de Paris. Cela étant, il ne faut pas lire le Vailland de 1930 au travers du prisme actuel : ce qui peut paraître limite xénophobe à présent ne caractérise pas du tout ses écrits de l'époque (ou de celle du Grand Jeu).
P.-S. – la photo illustrant cette contribution est largement postérieure aux articles de Vailland... D'ailleurs, pas de casquette sur la tête des résidents.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire